Les défis économiques régionaux

Marc-Urbain Proulx

Directeur, CRDT, UQAC

À partir des ressources naturelles, la production de matières premières illustre une tendance historique à la croissance au Saguenay—Lac-Saint-Jean. Les emplois ont autrefois suivi cette production. Signalons que 10 500 nouveaux emplois industriels furent créés entre 1961 à 1981, soit un ajout de 51 %. À partir de 1981, la croissance de la production industrielle s’est poursuivie, mais en soustrayant l’emploi au total. En réalité, la région a perdu plus de 8 000 emplois industriels au cours des trois dernières décennies, malgré la performance des activités économiques. Avec l’actuelle crise forestière, la collectivité s’enfonce vers le pire des scénarios élaborés par Vision 2025. Mis à part les problèmes conjoncturels très actuels du marché, cinq phénomènes structurels concomitants affectent fondamentalement l’économie régionale.

D’abord, la région a atteint la limite dans le prélèvement croissant de ressources dans ses réserves de forêt et de terres fertiles. Ensuite, les équipements technologiques remplacent de plus en plus les postes de travail dans l’agriculture, la forêt, les scieries, les papetières, les alumineries, les usines agroalimentaires. Pour compenser cette perte d’emplois, la stratégie régionale adoptée jadis à propos de la transformation du bois, de l’aluminium et des denrées agricoles génère certes des emplois, mais en nombre insuffisant malgré les succès entrepreneuriaux. À cet effet, notons que s’accroît constamment la part en pourcentage de matières premières expédiées à l’état brut. En outre, de nombreuses petites industries reliées aux marchés locaux et régionaux (meuble, vêtement, aliment, etc.) furent éliminées par la vive concurrence extérieure, réduisant ainsi le degré de diversification économique. Et comme 5ème phénomène structurel, la demande de papier ne sera plus jamais ce qu’elle fut antérieurement.

Nouveaux leviers économiques

En conséquence de ces difficultés structurelles, plusieurs indicateurs régionaux s’avèrent négatifs tels que l’emploi total à la baisse, le faible niveau des investissements, le déclin démographique, la baisse relative du revenu moyen des ménages, la faible rentabilité des occasions d’affaires, l’érosion de la propriété locale et régionale, le déficit démocratique. Face à ce troublant caractère d’urgence, le Saguenay—Lac-Saint- Jean doit s’approprier vigoureusement de nouveaux leviers économiques afin de rompre avec les tendances négatives.

Quelques champs économiques s’offrent à cet effet. Soulignons d’abord les secteurs industriels traditionnels tels que la forêt, l’aluminium et l’agroalimentaire. Leur perte nette de très nombreux emplois incite à questionner les stratégies établies afin de les bonifier et les renouveler. Signalons ensuite les secteurs actuellement structurants sous l’angle économique, notamment les activités de la construction, les services spécialisés (ingénierie, architecture, arpentage, notariat, etc.), la santé, le tourisme spécialisé, la R&D (recherche et développement), les équipements techniques et technologiques, l’éducation supérieure. Leur bonne performance régionale nous indique leur potentiel d’excellence. À cet effet, la périphérie nordique au sein de laquelle plusieurs dizaines de milliards de dollars seront investis au cours des prochaines années offre des occasions économiques à dépister et à saisir. L’expertise de pointe à y développer par l’innovation pourra éventuellement être exportée.

Nouveaux créneaux

Avec audace, le Saguenay—Lac-Saint-Jean doit aussi examiner de nouveaux champs économiques. L’impossible devient souvent possible. À titre d’exemple, la volonté d’attirer des unités de production associées à de grandes firmes montréalaises apparaissait farfelue dans le passé. Pourtant, la nouvelle succursale régionale de CGI s’avère rentable, a déjà créé 515 emplois directs et s’est entouré de plus de 400 autres professionnels dans cette grappe d’entreprises en TIC (technologies de l’information et de la communication). Le succès de ce créneau illustre au passage que d’autres firmes pourraient avoir intérêt à déconcentrer des unités dans la région afin de bénéficier des conditions avantageuses.

Un autre exemple de créneau possible réside dans les différentes filières énergétiques. Il y a 25 ans, la région croyait avoir totalement exploité son potentiel. Depuis ce temps pourtant, de gros projets hydroélectriques se sont concrétisés à Péribonka IV et à Shipshaw pour un ajout total de 605 mégawatts (MW), soit près de 20 %. D’autres projets verront le jour sous peu grâce à l’implication de municipalités, MRC, Mashteuiatsh et groupes locaux sur les rivières Ouiatchouan (16 MW) et Mistassini (16 MW), tandis que la rivière Chicoutimi produit désormais 13 MW pour le compte de Ville Saguenay. Sans toucher à la réserve aquatique Ashuapmushuan, il reste encore de très nombreux sites régionaux pour des petites centrales au fil de l’eau, offrant au total un potentiel de 650 MW, ce qui correspond aux besoins électriques d’une aluminerie de taille moyenne ou même supérieure avec l’efficace technologie AP-60. La biomasse offre aussi un important potentiel énergétique régional. Et que dire des 2 000 mégawatts (MW) d’énergie éolienne rapidement accessibles dans la région?

Bref, dans quelques années la région aura accru plus ou moins substantiellement son niveau de production d’énergie renouvelable. Devant ces faits, il devient pertinent d’élaborer une vigoureuse stratégie. La conférence régionale des élus (CRÉ) planche déjà sur cet enjeu, tandis que la finalité de sobriété énergétique se diffuse progressivement. Différentes options s’offrent en principe pour offrir un contenu stratégique concret à ce créneau, notamment des outils pour le cumul du capital financier et humain pouvant servir de leviers pour les immobilisations, les acquisitions, les opérations, la rénovation, la mesure de la valeur. Dans cet esprit, le Cégep de Jonquière vient de lancer son programme TERRE pour accroître l’expertise dans les énergies renouvelables. L’UQAC y met déjà aussi l’épaule à la roue. Sont avancées ici et là dans la région des propositions qui nécessitent d’œuvrer à leur faisabilité.

L’impératif renouvellement de la structure économique traditionnelle exige l’exploration de nouveaux champs. Le Saguenay—Lac-Saint-Jean doit à cet effet fixer rendez-vous permanents avec l’innovation.

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