Le Nord à planifier

Marc-Urbain Proulx

La Vice-première ministre du Québec, Madame Nathalie Normandeau, annonçait récemment l’éventuelle création d’une agence gouvernementale pour coordonner les activités qui s’effectuent dans le Nord. Puisque cette initiative illustre la volonté du gouvernement Charest de poursuivre dans sa démarche vers un Plan Nord, elle soulève certains questionnements sur la forme de cette instance gouvernementale bien sûr, mais aussi sur la procédure afin d’exercer la planification.

Le territoire

Le territoire en question est immense, truffé de bassins de ressources naturelles. Mais il est peu peuplé et difficile d’accès. Et il se caractérise aussi par un très grand nombre de décideurs localisés de multiples petits lieux et milieux dispersés. Malgré le flou dans le découpage des frontières du Nord, ce vaste territoire représente 60% à 70% de l’espace québécois. Si les activités économiques nordiques actuelles s’avèrent relativement diversifiées notamment dans la foresterie, l’agriculture, l’artisanat, la pêche, le commerce, les services, trois grands secteurs structurants illustrent d’excellentes perspectives d’avenir.

D’abord le secteur minier bénéficie actuellement d’un cycle très favorable. Il se poursuivra aussi longtemps que la forte poussée des économies émergentes comme la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil, l’Indonésie, le Vietnam, la Turquie. Ce qui maintiendra à la hausse le prix des matières premières. Par conséquent, il n’est pas indispensable de brader trop rapidement celles du Nord québécois. Ensuite, l’énergie renouvelable de plus en plus en demande s’inscrit tel un solide axe nordique à structurer dans ses divers créneaux dont l’hydroélectricité, l’éolien, la biomasse, le solaire, la géothermique, la marée motrice. En outre, le secteur récréotouristique possède un bel avenir nordique avec de très nombreux sites naturels. D’autant plus que 50% du vaste territoire sera protégé, semble-t-il. À ces trois secteurs prospères, s’ajoutent des potentialités remarquables, notamment avec l’eau douce dont le Nord recèle près de 3% des réserves planétaires.

La planification

Jusqu’à maintenant dans le Nord du Québec, le développement a procédé par l’entremise d’une planification par projets, souvent des méga projets. Il semble que cette approche exclusive par pièces détachées tire à sa fin. Québec désire se doter d’un véritable Plan Nord, tel qu’il fut affirmé solennellement au cours de l’été 2008. Il s’agit certes d’une bonne idée. Elle deviendra excellente si cette planification globale désormais attendue propose autre chose qu’une sommation des projets actuels et prévus. Selon une telle perspective, le mandat de l’agence gouvernementale que Québec désire mettre sur pied devra nécessairement considérer quatre dimensions distinctes de la procédure.

En matière de vision, mis à part les inventaires et enquêtes, se pose inévitablement la question de la vocation nordique du Québec. Puisque la nordicité québécoise fait défaut selon l’érudit Louis-Edmond Hamelin, il faudrait d’abord saisir l’esprit de ces lieux et milieux nordiques. Les Premières Nations s’avèrent incontournables à cet effet de représentation. La réflexion collective pourrait alors conduire à définir les valeurs, les principes et les finalités capables de guider le développement. Car il ne s’agit pas seulement d’exploiter le Nord. Il s’agit aussi de définir adéquatement les modalités de répartition de la richesse créée par la valorisation optimale et durable des ressources nordiques. Si la profitabilité du secteur privé s’avère nécessaire, les rentrées fiscales des gouvernements supérieurs le sont aussi. En outre et non le moindre, les collectivités du Nord doivent évidemment tirer leur juste part de la rente nordique, selon un modèle de développement social, culturel et économique qui leur convient à long terme

Cet exercice de visionnement du Nord pourrait aboutir ensuite à l’élaboration d’un concept d’aménagement du vaste territoire. Guidé par les orientations ministérielles et induit à partir des schémas et plans locaux, cet indispensable concept devrait considérer les divers pôles, les avant-postes, les zones protégées, les corridors de pénétration ainsi que les grands chantiers concernés par le jardinage forestier, l’agriculture nordique, les ressources maritimes, la protection de l’eau douce, la valorisation du paysage, etc.

La planification du Nord concerne en outre la faisabilité des projets. Tout en haut de la carte, le détroit d’Hudson ouvre sur l’Artique et bientôt sur l’Asie par le passage maritime du Nord-Ouest. Le réservoir de Caniapiscau possède trois immenses gisements éoliens près des lignes de transport d’Hydro-Québec. Les rivières de l’Ungava sont larges comme des fleuves. Plusieurs collectivités demeurent encore enclavées. Les Monts Otish, le cratère de Pingualuit, la vallée de la rivière Georges, les Monts Torngat représentent de véritables merveilles de la nature. On retrouve au Nord de l’uranium, du diamant, de l’or, du pétrole alors que l’exploration avec les technologies nouvelles multipliera les occasions. On trouvera probablement du gaz naturel. Bref, la convoitise sera au rendez-vous. Il faudra prioriser entre les options, notamment économiques et écologiques. Prioriser et décider dans un contexte socio-politique au pouvoir fragmenté au sein de multiples instances parmi lesquelles les collectivités autochtones, les agences gouvernementales et les groupes environnementalistes possèdent plus de poids que le reste, tout en demeurant largement divisées et éclatées néanmoins face aux enjeux du Nord.

Le mécanisme institutionnel

Ce qui nous conduit à la quatrième dimension dans l’élaboration du Plan Nord, soit la concertation entre les divers intérêts, les multiples décideurs et les experts en matière d’aménagement et de développement nordique. Les acteurs nordiques sont nombreux par essence. La question du mécanisme institutionnel approprié pour leur mise en relations créatrices et constructives s’avère inévitablement délicate, surtout si l’on désire en arriver à un vrai Plan Nord. Ce qui explique en partie la lenteur de la mise en œuvre du processus depuis deux ans ainsi que le doigté hautement nécessaire de Madame Normandeau. Québec devra être innovateur.

Furent déjà expérimentées jadis des formules de nature descendante telles qu’un Ministère et un Secrétariat pour traiter les affaires nordiques à Québec. Formules pertinentes qui eurent toutefois des succès mitigés en matière de planification, notamment parce les décideurs locaux n’étaient pas très confortables avec la démarche gouvernementale. Il tombe sous le sens commun qu’une procédure davantage ascendante serait recommandable. À titre justificatif, signalons que l’aménagement du territoire s’avère de responsabilité locale depuis la législation de 1979. Aussi, la société civile s’avère dynamique et bien organisée dans ce domaine. De plus, Québec a renforci le rôle des élus locaux en matière de planification régionale avec la création récente des Conférences Régionales des Élus. On comprend ainsi qu’il devient difficile pour le gouvernement d’imposer aux collectivités nordiques une démarche paternaliste de haut en bas.

Ainsi, Québec proposera probablement un mécanisme institutionnel à deux voies relationnelles, ascendantes et descendantes, capables d’asseoir les principaux décideurs sur le terrain avec les décideurs gouvernementaux dans un processus de planification nordique. L’envergure du mandat à confier à une telle instance mérite certes que le gouvernement prépare bien son intervention. Intervention qui ne livrera des résultats valables qu’avec le temps perçu différemment au Nord qu’au Sud.

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