Le rôle des UQ régionales dans le développement de leur périphérie

Spécificités territoriales et spécialisations intelligentes

Nous préparons ce dossier pour quelques raisons distinctes que voici. Dans le cadre de la traditionnelle 3e mission de l’université reliée à l’engagement dans son milieu, nous sommes témoins d’un mouvement universel d’expérimentations nouvelles depuis quelques décennies. Une riche littérature devient disponible sur le sujet. Des modèles s’affirment. À cet effet, notre recherche actuelle s’avère concernée par une analyse historique des contributions réelles des cinq établissements régionaux de l’Université du Québec aux divers processus successifs de planification régionale. Ces deux exercices distincts menés en parallèle depuis 1968 possèdent un potentiel évident en matière d’analyse de causes à effets, certes, mais aussi de politique publique pour soutenir le rôle particulier des universités dans le développement des territoires de la périphérie québécoise.

Actuellement, à l’UQAC et ailleurs, on perçoit un épuisement de certains instruments d’intervention, tandis que d’autres ont atteint leurs limites objectives. Dans un esprit de renouvèlement de la 3e mission, la littérature scientifique propose aux universités en désir d’engagement supplémentaire, des interventions afin d’alimenter les diverses spécificités de leur territoire sous l’angle de spécialisations intelligentes. Pour éventuellement faire face à ce défi, les UQ régionales sont relativement bien dotées en expertises de base qu’elles désirent bonifier. Tandis que le gouvernement du Québec cherche des solutions pour optimiser l’impact des universités dans la vaste périphérie qui représente une grande richesse à valoriser pour le Québec.

Introduction

Pourquoi y a-t-il des gens qui habitent la Minganie, la Jamésie, la Matapédia ? Si bien localisée, pourquoi la vallée de l’Outaouais demeure peu peuplée ? Pourquoi le Saguenay a-t-il atteint un degré d’industrialisation relativement avancé à cette latitude, mais sans plus ? Pourquoi le Bas-du-Fleuve ne s’est-il pas industrialisé alors que la Beauce recèle actuellement un important secteur manufacturier ? Si les réponses et les opinions sont nombreuses, la théorie nous propose cinq catégories de modèles explicatifs. La dotation territoriale en ressources représente le 1er facteur. Plusieurs bassins de ressources naturelles agissent comme facteur de localisation et de spécialisation, notamment à Val d’Or, à Fermont et au Témiscamingue. D’autres facteurs de localisation agissent également, en particulier les lieux centraux comme Sherbrooke et Amqui, de même que les points de rupture (transbordements) tels que Sept-Îles, Amos et Rivière-du-Loup, dont certains se transforment en véritables carrefours. Par leur localisation plus ou moins avantageuse sur leur territoire plus ou moins prospère, les lieux polarisent la croissance et le développement à divers degrés. Certains demeurent minuscules comme Tadoussac fondé en1604, tandis que d’autres pôles de la même époque deviennent métropoles et même mégapoles comme New York. Cette polarisation peut aussi varier au fil du temps; Montréal ayant surclassé Québec au milieu du XIXe siècle avant de se faire déclasser par Toronto un siècle plus tard. Les modèles d’organisation communautaire et de gouvernance représentent une 4e catégorie de facteurs explicatifs en illustrant le facteur de l’appropriation collective de responsabilités. Les municipalités, les régions et les collectivités MRC furent mises en place à cet effet pour desservir leur population en biens, services et programmes publics nécessaires à leur développement.

Depuis quelques décennies, une nouvelle catégorie de facteurs explicatifs du développement territorial cherche à saisir et comprendre le rôle du territoire dans le soutien à l’innovation économique et sociale. À cet effet, les cégeps, les universités et les centres de recherche jouent évidemment un rôle de premier plan.

3e mission de l’université

Le savoir et l’apprentissage comme facteur de développement de la Cité plonge ses racines dans l’utilitariste bios praktikos de la philosophie grecque. Avec la création des universités au XIIe siècle, une approche instrumentaliste s’est dessinée d’abord en médecine, génie militaire, astronomie et architecture avant de s’affirmer davantage à la Renaissance et surtout au siècle des Lumières. La demande sociale créa un peu partout des sociétés, laboratoires, écoles et instituts indépendants. Fut inventé l’établissement polytechnique tandis que se multiplièrent les collèges scientifiques et techniques, notamment à Londres. En conséquence de cet élargissement scientifique révolutionnaire pavant la voie de la mission utilitaire de la science, furent obtenues des conditions fertiles pour l’innovation et le progrès dans l’agriculture, la mécanique, la médecine, la politique, l’industrie, le social ainsi que l’administration. Fut par ailleurs bien démontré que la recherche appliquée à la réalité générait des résultats empiriques forts importants pour la modélisation scientifique.

Signalons que les universités dites Land Grant sont devenues un modèle très prisé aux États-Unis pour l’éducation supérieure bien ciblée sur la pratique dans l’agriculture, l’ingénierie, le militaire, etc. Ainsi s’affirma catégoriquement la 3e mission. Le modèle des universités d’État s’est aussi multiplié comme une formule intermédiaire, ouverte et orientée vers la satisfaction des besoins pratiques, sans négliger la recherche. Les établissements autonomes de l’Université du Québec, chapeautés par un siège social planificateur, s’inscrivent dans cette voie.

L’engagement universitaire dans sa 3e mission sociale épouse évidemment de multiples formes de plus en plus observées et analysées par la recherche scientifique qui génère non seulement une littérature relativement abondante, mais aussi un champ de pratique sociale investi par la politique publique. Outre les missions classiques de l’enseignement (pédagogie) et de la recherche (méthode scientifique), la 3e mission affirmée ne possède pas un consensus en philosophie de l’éducation. Une image claire et surtout complète de cette pratique normative en émergence s’avère manquante.

La modélisation en cours de ce nouveau rôle universitaire en puissance nous permet de distinguer quatre approches distinctes.

Modèles de l’université engagée dans sa 3e mission

Ces quatre modalités spécifiques d’engagement universitaire au sein de son territoire de desserte sont bien décrites dans la littérature. Quelques grandes composantes ou attributs ressortent de manière comparative, nous manquons toutefois d’indicateurs précis, actualisables et comparables. Même s’il reste encore beaucoup à faire dans ce champ de recherche, les effets générés par les interventions engagées sont néanmoins de mieux en mieux saisis et mesurés. Pointent des best practices à imiter, mais aussi des pratiques moins bonnes à éviter.

À partir de facteurs-clés se dessinent des conditions de base vers de nouvelles modalités d’engagement universitaire en respect des limites de cette 3e mission, notamment le marché privé. Tout récemment, un groupe d’experts réunis à Madrid par les associations universitaires CRUE, CPU et EUA ont mis à jour les modalités de cet engagement. Les Américains et les Japonais font régulièrement la même chose. Les Britanniques expérimentent actuellement avec vigueur une politique économique ciblée sur cet engagement universitaire.

Mode relationnel

Mode entrepreneurial

Mode système Mode

médiation

Fertiliser l’innovation

Stimulée par l’acceptation générale que l’innovation représente le moteur principal de la dynamique économique et sociale contemporaine, la 3e mission de l’université tente actuellement d’effectuer un saut progressif. Spécifions tout de suite qu’il n’existe pas de théorie générale de l’innovation. Inspiré par Schumpeter (1883-1950), le modèle linéaire devenu classique propose néanmoins une filiation d’étapes successives initialement impulsée par la recherche fondamentale (figure 1).

Modèle linéaire de l’innovation

À l’observation des processus concrets, il fut d’abord constaté que l’invention ne précède pas nécessairement l’innovation. Ensuite, la linéarité se bute aux règles du marché qui imposent fortement la demande à la réussite de l’innovation. Des rétroactions sont nécessaires entre les acteurs, par essais-erreurs en temps réel, sans respecter les étapes distinctes. Ainsi, l’innovation devint intelligible tel un phénomène fondamentalement interactif, cognitif et créatif. On comprend que par ses effets de proximité entre les acteurs contigus, le territoire agit à divers degrés comme support communautaire favorisant la qualité de l’interaction cognitive, notamment au sein des filières de production. Les concepts de district, de milieu innovateur et de communautés apprenantes sont ainsi très instructifs puisque leur modélisation atteint déjà une bonne maturité. Devient central l’enjeu relationnel des divers acteurs au sein d’un processus d’apprentissage collectif conduisant à l’innovation et au développement. Cette dynamique territorialisée spécifique de cumul et d’exploitation de la connaissance représente actuellement un objet central de recherche.

Selon notre propre représentation, la modélisation la plus simple et la plus générale de l’innovation cible sa conception par la liaison vertueuse entre des générateurs de savoir et des opérateurs détenant des savoir-faire. À titre d’exemple, dans le secteur de Recherche – R&D – Prototypes – Expérimentations – Financement – Production – Marché l’aluminium au Saguenay–Lac-Saint-Jean, le savoir fait référence à des avancées technologiques et techniques, souvent brevetées, dans les alliages, le Hall-Héroult, les anodes, la coulée, les équipements, le moulage, les composites, l’extrusion et autre laminage dont les savoir-faire sont toujours et encore en quête de bonification.

Si le transfert du savoir fertilise en principe le savoir-faire, il s’avère dans la réalité de l’apprentissage sur le tas, que l’innovation ne requiert pas toujours le premier. En ce sens, l’université qui désire fertiliser l’innovation sur son territoire de rayonnement ne doit pas agir exclusivement sur le transfert de savoir, mais aussi sur le cumul de savoirfaire en offrant à la collectivité des services spécifiques s’appuyant sur la capacité de modélisation de ses chercheurs et de ses pédagogues.

L’offre universitaire

Pour le 50e anniversaire de l’Université du Québec en 2018, le CRDT (Centre de recherche sur le développement territorial) de l’UQAC a effectué une compilation de données sur la contribution des UQ régionales (UQO, UQTR, UQAT, UQAR, UQAC) en matière de planification régionale dont les exercices ont formellement commencé aussi en 1968.

Les items retenus pour la collecte des données dans les archives de l’UQ sont classifiés selon les quatre dimensions de la planification, soit la vision globale du territoire, le cadre stratégique, la faisabilité décisionnelle des actions proposées ainsi que la mise en interaction des divers partenaires régionaux du développement. Actuellement, les données sont en traitement. Elles seront analysées sous peu et livrées à la communauté scientifique.

Les universités au Québec, et particulièrement les universités régionales, ont développé, au fil des ans, une expertise spécifique en fonctions des spécificités du territoire périphérique à desservir.

Expertise universitaire pour la périphérie

UQAC    Partenaires

Ressources minérales     Nordicité

Forêt boréale    Gouv. des ressources naturelles

Marketing du Nord    Écologie des eaux douces

Études et interventions régionales    Sciences de la mer

Management de projets    Ressources aquatiques

Aluminium    Valorisation du bois

Saines habitudes de vie    Rejets miniers

CAISEN    Innovation et risques des PME

Démocratie et souveraineté    Droits autochtones

Givrage    Organisation communautaire

Écologie aquatique boréale    Restauration des sites miniers

Imaginaires collectifs    Technologies minières

Gouvernance des organisations    Dévelop. des petites collectivités

Matériaux terrestres Technologies vertes

Recherche amérindienne Foresterie autochtone

Éco-conseil Ressources maritimes

Énergie renouvelable Gouvernance autochtone

Essences végétales Aménagement forestier

Plein air Développement régional

Financement des PME Milieux naturels

Impact du climat nordique Écologie du paysage et aménag.

Santé nordique Entrepreneurship minier

Éducation en milieux nordiques Sciences de la forêt tempérée

Agriculture nordique Économie forestière

Etc. Etc.

De manière non exhaustive, le tableau suivant permet d’identifier de nombreux champs d’expertise universitaire au sein desquels l’UQAC et ses partenaires offrent du savoir et des possibilités de modélisation du cumul de savoir-faire sur les territoires.

Besoins des milieux

Dans l’histoire du Québec, plusieurs fronts de pénétration eurent lieu en périphérie, cycle après cycle, avec des contre-cycles intermédiaires. Chaque front a illustré des caractéristiques particulières distinctives du cycle passé.

Le nouveau front actuel que le Plan Nord encadre de sa rationalité illustre une véritable transition que nous résumons ici en six points principaux :

• Environnement naturel considérablement fragilisé par la rupture des réserves de certaines ressources, les changements climatiques, le cumul d’éléments indésirables, etc.

• Renaissance des populations autochtones en désir de participation à la dynamique du développement territorial

• Adoption intensive des technologies numériques dans les activités économiques mues par la demande mondiale fluctuante et incertaine

• Changements importants dans l’accessibilité aux territoires et aussi dans la mobilité des facteurs et des acteurs, notamment entre le Nord et le Sud

• Réorganisation du pouvoir émietté et dispersé avec particulièrement la Société du plan nord, le gouvernement régional Eeyou Istchee – Baie-James, le renforcement des conseils MRC, l’abolition des CRÉ (conférences régionales des élus), la réorganisation des directions régionales des ministères, etc.

• La montée en importance de l’acceptabilité sociale devenue nécessaire pour les projets qui ont un impact en périphérie

Face à cette transition en périphérie du Québec, un nouveau mode de développement est à inventer. À cet effet, sur le vaste territoire périphérique au sein duquel rayonnent les UQ régionales, les divers milieux recèlent des savoir-faire associés à des activités économiques, sociales et culturelles. Des experts sont actifs et sont souvent associés aux talents du milieu.

En ce sens de talents, Richard Florida considère que ces experts et ceux des universités régionales représentent le « capital de créativité » sur lequel toute collectivité doit miser pour son développement.

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Experts des milieux sur le territoire périphérique

• Organisations privées (entreprises)

• Consultants et groupes conseils

• Professionnels du génie, de l’architecture, de l’arpentage, de la finance

• Professionnels de la santé, de l’éducation, du juridique

• Professionnels des technologies informationnelles et du management

• Artistes, écrivains, comédiens, designers, personnalités culturelles, etc.

• Bureaux, agences et directions gouvernementaux

• Coopératives

• Agences de développement : CLD / SADC / Société de promotion

• Groupes sociaux, d’intérêt, de services

• Organismes de financement et incubateurs d’entreprises

• Conseils régionaux sectoriels

• Chambres de commerce et leaders du milieu des affaires

• Etc.

Les experts de ces organisations sises dans les milieux nécessitent d’améliorer continuellement leur savoir-faire. Au sein de la périphérie québécoise, plusieurs créneaux et niches sont identifiables.

Forum périphérique permanent

Le mécanisme institutionnel préconisé pour le pilotage de l’innovation par les universités de la périphérie québécoise s’avère léger, flexible, explorateur et médiateur d’interaction de qualité cognitive. Sa mission comprend plusieurs composantes inscrites dans trois dimensions distinctes, convergentes et complémentaires.

1. Dresser une vision globale du territoire et ses diverses spécificités, avec rétrospective, situation actuelle et prospective selon un horizon de moyen terme. Le portail opéré permettra de fédérer les sources d’information dans un esprit de veille territoriale en relation avec le contexte économique mondial et le positionnement des périphéries planétaires y compris l’Arctique, l’Outback, le Yukon, la Patagonie, etc. Des profils sectoriels et thématiques élaborés en détail permettront de pointer des enjeux concrets d’aménagement, de gestion et de développement territorial. Seront ciblées les forces, faiblesses, opportunités, menaces et contraintes.

2. Organiser continuellement et systématiquement des petits évènements d’interaction, d’apprentissage collectif et de créativité autour d’enjeux bien précisés et documentés. Déjà bien rodé, mais à parfaire, le modèle du séminaire ou du focusgroupe permet de mélanger une diversité d’experts du milieu et d’experts universitaires.

Liaison entre experts universitaires et experts du milieu

À cet effet, nous disposons d’une méthode sophistiquée de positionnement initial de la réflexion collective, de partage du diagnostic, d’explosion des idées et de ciblage d’actions faisables et appropriées.

3. Dépistage et recrutement de porteurs de dossier pour piloter des projets d’actions novatrices. Le pilotage sera facilité par la proposition d’une méthode rationnelle pour vérifier la présence des intrants nécessaires, considérer les retombées, outiller l’établissement sur la faisabilité multicritère et définir les tactiques d’exécution en fonction des conditions du champ.

Savoirfaire

Modélisation Apprentissage sur le tas

Savoir Fertilisation croisée

d’expertises

Conclusion

Après plusieurs fronts historiques d’occupation territoriale, la vaste périphérie du Québec s’inscrit actuellement dans un moment charnière. Les grands paramètres de son aménagement, de sa gestion et de son développement ne se présentent plus comme auparavant. Le nouveau mode en émergence est à inventer en considération des conditions matérielles, immatérielles et institutionnelles spécifiques de ce territoire.

Nul doute à cet effet que les UQ régionales présentes dans cette vaste zone en transition ont un important rôle à jouer. Elles pourraient non seulement fabriquer et dispenser du savoir par la recherche et l’enseignement, mais aussi s’engager encore davantage dans le contexte de leur 3e mission. Nous proposons une intervention coordonnée qui mise sur des spécialisations intelligentes dans les divers champs reliés aux spécificités de ce vaste territoire aux caractéristiques tout à fait particulières.

La mécanique de l’intervention proposée s’avère fort simple. Cependant, le réel succès de son opérationnalisation ne l’est pas. Pour diverses raisons, la clé réside dans un pilotage fort issu de l’université plutôt que du milieu ou du gouvernement supérieur. Déjà bien expertisées et ayant encore un potentiel considérable, les UQ régionales peuvent relever le défi de cet impératif engagement supplémentaire.

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